Cet article a été publié dans la Revue d''information de l''ALAT du 2e semestre 1996 (n° 6). Il a été écrit "à deux mains" par moi-même et le Major JOUANNEAU, alors commandant de bord sur PUMA. Les passages décrivant le transit entre le navire et BANGUI des quatre PUMA sont donc de la plume du major, le reste, peu ou prou, de moi, après quelques retouches apportées par la rédaction de la revue.

 

Un détachement du 1er RHC qui, au lieu de participer à un exercice planifié, se retrouve engagé dans le règlement de la crise centrafricaine.

N''GOUNIE 96 / ALMANDIN 2 - mai-juin 1996

Le 6 mai 1996, les premiers éléments du détachement ALAT devant participer à l''exercice franco-gabonais NJGOUNIE prennent la direction de TOULON pour embarquer à bord de l''ORAGE. Près de 2 mois plus tard, le 2 juillet, le même détachement débarque à TOULON... de retour de l''opération ALMANDIN 2. Ce qui au départ n''était qu''un exercice, s''est transformé à mi-chemin en intervention opérationnelle. Cette expérience vécue, riche en enseignements, a permis au détachement de mener une mission exaltante, même si l''imprévu a été de mise pendant ces deux mois.

 

N''GOUNIE, un exercice interarmées

L''exercice N''GOUNIE doit initialement se dérouler au Gabon, début juin, en coopération avec les forces armées gabonaises. L''armée française engage dans cet exercice des moyens de la Marine, de l''armée de l''Air et de l''armée de Terre, dont un détALAT armé par le 1er RHC et le 9e RSAM. La place à bord étant très limitée, l''incertitude quant au nombre de HL à embarquer pour l''exercice n''est levée que quelques jours avant l''appareillage du TCD ORAGE, ce qui ne simplifie pas la préparation humaine et matérielle du détachement. L''embarquement des cinquante huit personnels, douze véhicules, sept appareils et de la logistique correspondante, contribue à remplir le TCD comme un oeuf, pour un appareillage le 10 mai, comme prévu.

La traversée jusqu''à DAKAR se passe bien. il faut insister ici sur la très bonne ambiance «interarmées» qui s''installe à bord, et qui permet de régler en douceur les nombreux «petits problèmes» de la vie courante. Pour économiser le potentiel, les activités aériennes sont réduites à la (re)mise en carte des qualifications à l''appontage, sous la protection bienveillante du SUPER-FRELON de la 33E. Le 18 mai, le navire accoste à DAKAR et les hélicoptères sont desserrés sur l''aéroport de DAKAR-YOFF. Mais trois jours plus tard, N''GOUNIE est annulé, ALMANDIN 2 vient de commencer.

Passer d''une logique d''exercice à une logique d''intervention

Le changement radical de mission entraîne de facto une réorganisation rapide et incertaine des moyens disponibles. En attendant confirmation, du 21 au 25 mai, le navire fait route vers LIBREVILLE et l''incertitude pèse sur le détachement. Toutefois, chacun à bord s''attache à se préparer mentalement et matériellement à une possible intervention à BANGUI. Les nouvelles diffusées par RFI et difficilement captées au large des côtes africaines sont largement commentées. L''ordre officiel de l''engagement des hélicoptères du détachement en Centre Afrique nous parvient le 25 mai dans la soirée.

Tout va très vite

Le 27 mai 1996 07H00, le TCD «ORAGE» est au large de LIBREVILLE et commence !es mouvements aviation, en particulier les décollages des quatre SA 330 PUMA et trois SA 341/42 GAZELLE de l''Opération ALMANDIN II. Les quatre-vingts nautiques qui nous séparent de la côte se font en zigzaguant entre les grains, les cumulonimbus sont nombreux en cette période de l''année.

Nous nous retrouvons à LIBREVILLE et après avoir effectué les pleins, la patrouille des HM est prête à décoller pour BANGUI en compagnie du TRANSALL 64-GM du Lieutenant BOCQUET. Le ralliement des GAZELLE sur la RCA étant prévu à bord de C 160 HERCULE. Le décollage s''effectue sans problème et prise de cap à l''est. Peu de temps après, nous prenons contact radio avec le TRANSALL qui vient lui-même de prendre l''air.

Les reliefs à l''est de LIBREVILLE semblent couverts, voire accrochés, au-dessus de nous la couche est soudée. Nous continuons à avancer à vitesse réduite, et à emprunter les thalwegs, pour un peu on pourrait se croire dans les Vosges en hiver, à la température près.

Il va bien falloir se rendre à l''évidence, il ne faut plus continuer à «grenouiller» dans le relief, nous perdons du temps, nous n''aurons pas assez de «pétrole» pour rejoindre MAKOKOU, premier lieu de rendez-vous avec GM. Deux solutions : le demi-tour ou passer au-dessus de la couche. Mais qu''y a t-il au-dessus ?

C''est à partir de maintenant le début d''une coopération très active et très efficace entre le TRANSALL et la patrouille des quatre PUMA. En effet, GM nous passe la météo, c''est compact jusqu''au 70 et au-dessus clair entre certaines têtes bourgeonnantes. Nous prenons donc la décision de «grimper» chacun à notre tour, à des caps divergents en espérant que le regroupement ne sera pas trop long. Nous émergeons un par un entre les gros cumulus et nous recherchons visuellement. Trois petits points noirs se trouvent à ma gauche, nous commençons le regroupement tout en convergeant vers le cap de la navigation.

GM arrive à MAKOKOU et nous passe la dernière : une couche entre 4000 et 2000 ft avec des trous, le terrain est dégagé. Nous posons près de notre nourrice après 2H00 de vol et «refuelons», au grand plaisir des autochtones venus avec leurs bassines. Quarante-cinq minutes après, nous redécollons pour OUESSO (Congo), prévu dans près de 2H00.

Le ciel s''est assombri et les "cunimbs" qui bourgeonnaient précédemment ont bien envie de déverser leur cargaison de pluie. Qu''à cela ne tienne ! Les grains se distinguent maintenant devant nous. Au radar je vois beaucoup de tâches rouges et indique au leader les caps qui nous permettront de passer entre les noyaux actifs.

GM est au-dessus de nous, notre lecture DME nous concrétise son rapprochement et comme par miracle à son passage estimé à notre verticale, quelques trous lui permettent de distinguer la patrouille. Chapeau ! du vert camouflage sur le vert de la forêt équatoriale. Il continue de nous passer la météo. Arrivé à OUESSO, il nous passe la dernière et assure le rôle de vigie. Des grains, une visi correcte. À nouveau, nous voici tous les quatre autour du TRANSALL qui vient étancher notre soif. C''est le décollage pour BERENGO, et BANGUI ensuite. GM est à nouveau au-dessus de nos têtes et veille sur notre progression. Nous arrivons sans encombre à BANGUI après 6 heures de vol depuis LIBREVILLE.

Un bel exemple de coopération entre la FAP et l''ALAT (un de plus). Qu''il nous soit permis de remercier le Lieutenant BOCQUET et son équipage de la 64e ET, et par la même occasion tous les équipages de la FAP avec lesquels nous sillonnons l''Afrique depuis pas mal de temps.

Tout de suite opérationnel

Le DETALAT des EFAO déjà en place, et qui vient d''accomplir un travail remarquable dans le déroulement de la crise, est content de voir arriver des «troupes fraîches», même si notre présence imprévue quelques jours plus tôt encore, représente une charge supplémentaire pour lui. Son personnel fait le nécessaire pour nous rendre ce séjour le plus confortable possible, compte tenu des circonstances. Quelques jours avant notre arrivée, M''POCKO était encore rempli de réfugiés (plus de 3000) qu''il a fallu loger et nourrir, sans compter toutes les troupes françaises venues renforcer le dispositif avant nous. Nous devons donc nous contenter de logements spartiates (la traditionnelle tente collective, à même le sol de la place d''armes du camp, deux douches pour 40 et la lessive à la main). L''ALAT connaît bien ce genre de conditions.., et ça se sait. Les conditions s''améliorent au bout d''une semaine, c''est aussi bien car le rythme des missions, en particulier pour les PUMA, est élevé et les équipages ont beaucoup de mal à récupérer dans de bonnes conditions.

Même si nous arrivons «après la bataille», les missions ne manquent pas car la situation n''est pas encore stabilisée. La totalité du détALAT se trouve en régime d''alerte renforcée du lever du jour au coucher du soleil, canons et munitions en place sur les PUMA et GAZELLE, équipages en mesure de décoller en quelques minutes, mécanos sur la brèche sous un soleil de plomb... ou sous une pluie diluvienne. Les PUMA assurent d''abord de nombreuses récupérations de ressortissants à travers tout le pays, puis recensent l''état des dépôts de TR0 et enfin rapatrient des soldats centrafricains vers BANGUI. Quant aux GAZELLE, elles font essentiellement des reconnaissances d''axes, y compris sous JVN. Combien de temps allons-nous rester sur le territoire ? Des bruits commencent à circuler... Il paraît qu''au Burundi... Et pourquoi pas une nouvelle mission ?

Deux semaines plus tard, les appareils regagnent LIBREVILLE, selon le même principe qu''à l''aller ; l''ORAGE est toujours en escale, et l''élément routier du détachement toujours en réserve d''ALMANDIN 2. En fait, seuls deux des quatre PUMA, et le personnel correspondant, rembarquent sur le TCD. Un PUMA reste en renfort du détALAT EFAO à BANGUI (et BOUAR), un autre appareil prend le chemin de N''DJAMENA, afin d''y renforcer le dispositif ÉPERVIER dans le cadre d''une mission de prévention qui se déroule alors au Tchad.

Le navire reprend la mer le 14 juin, fait à nouveau une escale à DAKAR et accoste finalement à TOULON le 2 juillet, après un périple de 9000 nautiques et 25 jours de pleine mer. Le 5 juillet en soirée, l''ensemble du détachement, encore présent sur le navire au retour, a regagné PHALSBOURG, les bagages pleins de souvenirs d''escales, d''expériences opérationnelles plus importantes qu''initialement prévu, et des souhaits de repos bien mérité. Il faudra attendre le mois d''août pour assister au retour des équipages restés en renfort des détachement africains.

Débriefing

On peut bien entendu tirer de nombreux enseignements d''une opération aussi originale dans son déroulement, tant sur le plan humain que dans le domaine de la logistique et de la préparation matérielle.

En tout premier lieu, capacité d''adaptation et connaissance du milieu
Il est évident que l''expérience de l''Afrique détenue par un certain nombre de personnes du détachement et la bonne connaissance du milieu «marin» acquise antérieurement par un certain nombre d''autres, ont été particulièrement précieuses. Ce «bagage culturel» a permis d''aplanir nombre de difficultés qui se sont présentées durant toute l''opération. L''expérience acquise par les plus jeunes est quant à elle très complète : 25 jours de mer, 3 escales, un séjour opérationnel court, mais dense. Le bilan est particulièrement positif.

L''informatique au secours d''un détachement hétéroclite et éclaté

La deuxième chose intéressante à noter est la façon dont a été géré le détachement, constamment dispersé à partir du 27 mai, ce qui n''était absolument pas prévu au départ. La réussite a tenu en deux points : la confiance du chef du détachement dans ses subordonnés, qui en firent un très bon usage, et le suivi méticuleux du personnel et des matériels sur informatique, ce qui permit, dès le retour en France, de fournir des comptes rendus d''activités précis. Le séjour à BANGUI, par exemple, a nécessité de prendre en compte des dates d''arrivée et de départ différentes selon les personnels, un éclatement du détachement RCA et GABON, ainsi qu''un renfort durant cette phase : en finale, personne n''est rentré en même temps en France...
(note de Didier : ce suivi informatique fut réalisé avec une base ACCESS, que j''avais concoctée au départ de la mission, et que j''ai améliorée au fur et à mesure des besoins de suivi des personnels et matériels. Au retour, il m''a suffi d''imprimer des états selon les besoins administratifs…)

Un exercice en Afrique doit toujours être considéré comme une opération réelle

En dépit de l''avantage de pouvoir tester hommes et matériels dans des conditions marginales, un exercice en Afrique peut rapidement se transformer en capacité d''intervention en cas de crise. La preuve !

Aussi, il est vital de doter le personnel et les matériels dès le départ de tous les équipements opérationnels minimum comme les gilets de survie ou des GPS pour tous les appareils. Pour ce qui concerne ALMANDIN, le système «D» a encore trop souvent pallié ce manque d''anticipation.

Une aventure de plus

Lorsque N''GOUNIE démarra, nous étions loin d''imaginer que cela se transformerait en ALMANDIN. Cette «bascule» en plein transit s''est pourtant très bien passée et fut une réussite sur le plan opérationnel. On doit cette réussite aux hommes qui en furent les acteurs, directs ou pas, et à une bonne coopération interarmées. Cela restera une expérience inoubliable pour les participants, tant sur le plan humain que professionnel. Chacun à son niveau ne manquera pas d''en tirer tous les enseignements nécessaires pour lui-même et pour l''ensemble de l''ALAT, et gagner ainsi encore en efficacité.

En marge de toutes ces considérations, citons un événement qui est venu ternir notre aventure et qui aurait pu avoir une issue dramatique. À la veille de l''appareillage de l''ORAGE de LIBREVILLE, un de nos camarades s''est trouvé gravement accidenté. S''il peut aujourd''hui lire ces lignes, il le doit à tous ceux qui l''accompagnaient et qui, par leur réaction, lui ont sauvé la vie. Qu''il leur soit ici rendu hommage, au nom de tout le détachement !

Capitaine BIBARD - Major JOUANNEAU