OPÉRATION TACAUD - TCHAD 1979
LE PITON DE L’ ÉLÉPHANT

Depuis notre retrait du poste, dans le village ATI, après le dernier accord de cessez-le-feu entre les onze tendances tchadiennes, je n''avais pas eu l''occasion de survoler cette région désertique du TCHAD.
A 3000 "pieds" (1000 M.) il faisait presque frais ; oubliés, les désagréments de l''installation à bord de l''habitacle, sur le "tarmac" ondulant de chaleur, les boucles en métal des bretelles, brûlantes à travers les gants de cuir ; la douche de sueur en quelques secondes ; les signes avant-coureurs de la dangerosité de la mission ; tout cela avait été balayé par le souffle de l''hélice ; subsistait l''impression désagréable d''être épinglé comme un insecte dans le ciel éblouissant bleu d''Afrique.
Les fesses serrées sur nos petits baquets blindés, type coussin à toutou, presque à l''abri des projectiles de "petit calibre", dans notre "bird-dog" (CESSNA L19), protégé d''un tir hypothétique de "SAM 7", par le bouclier thermique du capot, censé annuler la signature infrarouge de notre moteur.
Bercés par le ronronnement du six cylindres, nous survolions la piste en latérite ATI-ABECHE-BILTINE ; seul repère à peine visible dans cet immense bac à sable en dessous de nous.
Du sol à la carte, déjà très avare en détails, il ne restait plus que la trace des cours d''eau ; les villages qui nomadisent normalement le long des ruisseaux, semblaient avoir été absorbés par les sables mouvants.
Avant d''arriver en vue de l’objectif, l''aérodrome de BILTINE, que nous devions observer afin de détecter la présence éventuelle d''occupants libyens, nous descendîmes vers 300 pieds (100 M).
Et le miracle du désert se produisit : des signes de vie humaine, partout des traces de pas, des pistes dans tous les sens, qu''il suffisait de suivre pour voir apparaître, surgi de nulle part, une colonne de porteuses d''eau en saris multicolores, récipients de métal ou poterie sur la tête ; un nomade perché sur un méhari ; un âne isolé ; un campement que nous n''avions même pas soupçonné ; un troupeau de plusieurs centaines de têtes de bétail meuglant ; de ces bœufs "bororo" à longues cornes, la caravane marchant paisiblement vers le SOUDAN, encadrée de méharistes et de cavaliers virevoltants.
Un troupeau d''autruches affolées, les ailes noires frangées de blanc déployées, tournant sur place ; volant quelques secondes aile dans aile avec un vautour condor, le coup déplumé, tendu en avant comme une flèche, tournant sa tête chauve au bec acéré vers nous, nous regarda de son œil cruel.
L’aérodrome avait l''air abandonné, mon observateur ne voulut pas s''en approcher, comme je le préconisais ; après quelques minutes d''observation à la jumelle nous prîmes un cap direct sur N''DJAMENA.
Le temps s''écoulait comme dans un rêve éveillé ; c''est alors qu''un repère visuel vint rompre la monotonie de l''horizon et nous sortir de la torpeur ; sans doute un de ces restes géologiques d''irruption volcanique, comme il en existe quelques-uns dans la région du lac Tchad, où les pitons de HALDJEL EL HAMIS en constituent les seuls reliefs. Un décor de western, le mont SEDONA, se mit en place devant nos yeux et nous transporta dans le désert ARIZONA. La silhouette d''un éléphant gigantesque était sculptée par les ombres dans la roche rougeâtre du piton ; c''est malheureusement la seule ombre d''un éléphant que j''ai vu au TCHAD ; une curiosité que nous avons pu observer pendant plusieurs minutes et ce n''était pas un mirage. Dans la demi-heure de notre atterrissage, un DC6 (quadrimoteur) de la "C.O.P." décollait, moins d''une heure après il était de retour ; il avait fait un passage basse altitude sur la piste de l''aérodrome ; vu les rafales d''impacts, de trous, de petits et gros calibres qu'il avait ramené : les hangars étaient occupés.
L'heure du CONDOR  n'avait pas encore sonné, pour nous.